La crise des années 2000-2002 : simple crack boursier ou crise de modèle économique ?

 

 

Michel Gensollen (EGSH - ENST)

novembre 2002

 

 

 

 

Résumé

La "nouvelle économie" des années 1995-2000 promettait plus de marché (mondialisation), plus de fluidité et, donc, plus d'efficacité. La crise actuelle ne se limite pas à un crack boursier ; il s'agit non seulement d'une crise de surinvestissement mais aussi d'une crise de modèle économique. Les sommes dépensées dans les technologies de l'information et de la communication (TIC) n'ont pas été entièrement gaspillées : elles ont permis l'amorçage d'un modèle contraire à celui qu'on imaginait.

Les TIC, et singulièrement Internet, rendent possible :

-         au niveau de la production, des gains de productivité, parce que les informations, n'étant plus liées à leurs supports, peuvent se traiter économiquement et se dupliquer sans coûts ; mais au prix d'une remise en cause des modèles actuels, la valeur de l'information migrant des supports vers les moyens de traitement (savoirs) ;

-         au niveau de la consommation, des gains de welfare, parce que les biens informationnels peuvent gagner en variété, le bouche-à-oreille des communautés de consommateurs remplaçant le modèle classique de diffusion ; mais au prix d'une remise en cause du rôle des distributeurs et des circuits classiques de promotion ;

-         au niveau de l'innovation, des gains de qualité, enfin, parce que les consommateurs peuvent collaborer avec les concepteurs pour spécifier les produits nouveaux ; mais au prix d'une remise en cause des mécanismes de pilotage, de contrôle et de mise en valeur de la R&D et des innovations.

 

Puisqu'une telle "économie d'information" remet profondément en cause les modèles d'affaires existants, la crise actuelle est structurelle ; elle pourra donc durer au-delà de l'assainissement boursier. Il est même possible que les nouveaux modèles qui tenteront de se mettre en place soient, pour un temps, repoussés comme irréalistes et, paradoxalement, confondus avec la "nouvelle économie".

Pour le secteur des télécommunications, lui aussi touché par la crise, deux types d'évolution sont possibles : le retour à un modèle d'affaires centré sur le trafic dans un contexte oligopolistique et, plus tard, éventuellement, une montée tempérée vers les couches applicatives et vers le rôle d'offreur de plateforme d'interactions (et de tiers de confiance).

 

 

Sommaire

1       Les crises de rupture. 3

2       La crise actuelle. 5

3       L'illusion d'un développement sans changement de modèles. 6

4       Les signes de la mise en place d'un nouveau modèle. 7

5       Les caractéristiques d'une "économie d'information". 8

6       La sortie de crise. 9

7       Le cas des télécommunications. 11

 

 


 

La crise des années 2001-2002, faisant suite à une longue période de croissance soutenue et de gains de productivité sensibles, se présente apparemment comme une crise de surinvestissement dans des technologies supposées, à tort ou à raison, avoir été la cause de ce développement rapide.

Les pronostics que l'on peut faire sur la profondeur, la durée et l'issue de la crise qui a débuté en 2000, dépendent dans une large mesure de l'analyse que l'on mène sur le rôle des TIC (technologies de l'information et de la communication) dans la croissance qui a précédé la crise.

S'il est un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur le fait que le rythme de croissance de la productivité s'est cassé vers les années 1995 pour passer de 1,4 % par an à 2,8 %. Le graphique ci-contre est extrait du document préparé par le U.S. Department of Commerce en juin 2000.

S'agit-il d'une période de croissance rapide pour des raisons conjoncturelles et cycliques qui n'ont rien à voir avec les investissements consentis dans les TIC (c'est la thèse de Gordon[1]) ? Il s'agit alors d'une crise de gaspillage de capital (cash burning), qui déprimera les investissements et l'activité le temps que les encaisses des agents économiques se reforment. La crise actuelle ferait alors penser à certaines crises comme celles qui ont suivi le développement du système Law ou le scandale de Panama. Tout dépendra des politiques macro-économiques suivies : si la crise est mal gérée, comme en son temps, la crise de 1929, le retour à un développement pourra prendre encore plusieurs années ; mais il est plus vraisemblable, dans cette hypothèse, que la crise actuelle s'achèvera dans un an ou deux, par le retour à un modèle de développement classique et à l'abandon des rêveries de la nouvelle économie.

S'agit-il, au contraire, d'une période d'investissements productifs d'un type nouveau, visant à transformer le modèle économique, comme il était prétendu dans les années 1995-1998 ? Cette thèse, optimiste, était défendue par le rapport du U.S. Department of Commerce qui, en juin 2000 préparait ainsi la candidature d'Al Gore en s'appuyant sur les travaux d'Oliner et Sichel ainsi que de Jorgenson et Stiroh[2]. La crise actuelle ferait alors penser aux crises structurelles qui accompagnent les innovations radicales, comme celles ont suivi, par exemple, l'introduction des chemins de fer (par exemple, la crise de 1873 aux Etats-Unis), du transport électrique et de la production de masse des automobiles (la crise de 1929). On notera, d'ailleurs, qu'il s'agit dans tous les cas évoqués du développement de réseaux : c'est au moment où une innovation modifie la mise en relation que ses effets de rupture se font plus nettement sentir ; de même l'informatique est restée longtemps invisible, selon le mot de Solow, dans les statistiques de productivité avant le développement d'Internet. La sortie de crise dépend alors de la facilité avec laquelle l'organisation sociale antérieure peut s'adapter à la logique économique des réseaux en cours de développement.

La thèse ici défendue est que le développement des TIC modifie en profondeur la logique économique, bien plus même que ne le prétendaient les théoriciens[3] de la nouvelle économie ; que ces modifications ne sont pas celles qui étaient prévues (plus de marché, plus de concurrence[4]) mais toutes contraires (la substitution de nouvelles régulations aux marchés devenus inefficaces pour les biens informationnels) ; que les réactions actuelles correspondent au conflit de deux modèles économiques, ce qui entraîne que la crise débutée en 2000 peut être longue et qu'elle est, en quelque sorte, nécessaire à la transformation de l'économie (destruction créatrice).

1           Les crises de rupture

Les crises de rupture se caractérisent par le fait qu'on ne passe pas de façon monotone de la situation initiale à la situation où les innovations sont utilisées au mieux. Les situations intermédiaires peuvent être moins avantageuses, en terme de welfare, que la situation initiale, même si la situation finale correspond à un progrès sensible. En effet, pour de multiples raisons, liées aux économies d'échelles de la production, à de multiples effets de réseaux, à la définition de standards, aux temps d'apprentissage de nouveaux usages et de nouvelles techniques, etc. la juxtaposition des deux modèles correspond généralement à une perte de surplus de la part des consommateurs et une perte de profit pour les entreprises, qui doivent inventer de nouveaux modèles d'affaires.

Les discours produits par les acteurs de l'innovation, peuvent pêcher par optimisme pour plusieurs raisons :

-        la surestimation de l'avantage qu'il sera possible, à terme, de tirer de l'introduction des innovations en cours de développement ; on imagine une position du point (2) bien au-dessus de ce qu'elle sera en réalité (dans un plan welfare-temps, voir ci-dessous) ; ou bien, on imagine un point final qualitativement différent de celui vers lequel on se dirige ;

-        la sous-estimation du temps qu'il faudra pour, non seulement équiper mais encore transformer les habitudes de production, de distribution et de consommation ; le point (2) est vu comme prochain alors que, bien souvent, les investissements de rupture ne portent leurs conséquences qu'à très long terme ;

-        la sous-estimation des difficultés accompagnant le passage de la situation (1) à la situation finale (2) ; on imagine un cheminement linéaire ou, au moins, on sous-estime largement l'importance des pertes de welfare occasionnées par le changement : on n'imagine pas que le point (3) puisse être aussi bas, ni qu'il puisse remettre en question le passage de (1) à (2) ;

-        enfin, la sous-estimation des pertes de welfare pour certains agents ; en effet, le cheminement de (1) à (2) correspond généralement, non seulement à des pertes transitoires de welfare total mais, pour certains agents, à des remises en cause de leur modèle économique et de leur existence sociale ; ces agents sont parfois en mesure de bloquer une évolution qu'ils considèrent comme nuisible.

 

Dans le plan (W,T), on a représenté l'évolution du welfare en fonction du temps lors du passage d'une situation (1) à une situation (2). Dans le cas de transformations structurelles profondes, les situations intermédiaires peuvent correspondre à une perte transitoire de welfare, perte profonde pour certains agents. La crise s'analyse comme une perte de confiance (sur le chemin (1) à (3)) en la réalité de la situation visée (2).

 

Une crise de rupture intervient au moment où l'écart entre la situation réelle, sur le chemin (1)-(3), et la situation qui a servi aux anticipations, sur le chemin (1)-(2), devient supérieur à un certain seuil socialement acceptable ; à ce moment là, on constate que le point (2) visé est hors d'atteinte et on analyse les investissements consentis pour aller vers (2) comme des erreurs stratégiques. La situation est différente selon que ces investissements sont plus ou moins durables et irréversibles, depuis le cash burning et certains investissements de promotion qui sont complètement perdus, jusqu'aux investissements dans des infrastructures durables, qui pourront être utilisées lors d'une nouvelle tentative de passage de (1) à (2), pourvu toutefois que ces infrastructures ne deviennent pas rapidement obsolètes.

2           La crise actuelle

La crise actuelle est profonde pour deux raisons :

-        d'une part, on s'est trompé sur la situation visée (2) : on a imaginé que les TIC allaient permettre un meilleur fonctionnement des marchés et des hiérarchies en diminuant les coûts de recherche et de traitement de l'information ; la situation (2), c'est-à-dire la "nouvelle économie" décrite dans les années 1995-2000, était préférable à la situation actuelle dans la mesure où les marchés seraient plus étendus (mondialisation), plus fluides, plus réactifs, plus proches en quelque sorte des marchés de la théorie économique ; de même, le fonctionnement des entreprises allait se rapprocher de l'efficacité des marchés : il y aurait une plus grande fluidité de la main d'œuvre, un recours plus fréquent à la sous-traitance, un contrôle plus étroit, par la rationalité financière, de chacune des phases de la production et de la distribution ainsi individualisée ; dans cette optique, les TIC étaient considérées comme des diffuseurs de la logique concurrentielle ;

-        d'autre part, le point (3) est sans doute beaucoup plus bas que ne pouvaient prévoir les théoriciens de la nouvelle économie ; en effet, les TIC ont eu des conséquences opposées à celles qu'on imaginait : ces technologies ont diffusé un modèle reposant sur

o       des segmentations très fines,

o       des différenciations sophistiquées (concurrence monopolistique),

o       des offres bundlées,

o       des biens informationnels que les clients se sont appropriés comme des biens collectifs,

o       des mécanismes de régulation faisant plus de place aux relations interpersonnelles et donnant moins d'importance au modèle diffusé ;

-        ainsi, en passant du point (1) au point (2), on va d'une régulation classique des biens physiques, reposant sur des droits de propriété et des échanges marchands vers une régulation de biens informationnels, pour lesquels, droits de propriété et marché s'opposent aux gains de productivité que les TIC permettent.

 

Ainsi, la crise actuelle ne se limite pas à un effondrement boursier ; à la crise de surinvestissement par optimisme s'ajoute une crise de modèle économique. Les investissements dans les TIC promettent des gains de productivité importants parce qu'ils permettent une transmission, un stockage et une duplication à coûts très faibles de l'information ; mais ces gains ne peuvent s'acheter que par une dématérialisation de l'information, qui in fine mine le modèle marchand[5] et ouvre la voie à des modèles d'affaires nouveaux et des régulations aux logiques différentes. Une telle évolution ne touche pas seulement, comme on pourrait l'imaginer, le secteur des médias (commerce des contenus informationnels comme les livres, les journaux, les œuvres musicales, les films, les jeux, etc.) ; tous les secteurs de l'économie, à des degrés divers, sont concernés. En effet, le contenu en information des produits et services va en croissant, si bien que la valeur des biens se déplace progressivement des atomes (production à rendements constants) aux octets (production à rendements croissants). Ainsi, pour le secteur des voyages, la valeur se trouve dans le traitement de l'information (yield management) ; pour le secteur du tourisme, dans les réseaux qui permettent l'assemblage de prestations diverses (voyages, hôtellerie, visites touristiques,..) ; pour le secteur alimentaire, dans les informations permettant la traçabilité et facilitant l'usage (produits sophistiqués réduisant les services que le consommateur doit se rendre à lui-même : conditionnement, recettes intégrées) ; pour le secteur de la santé, une part croissante de la valeur ajoutée provient de la mise en réseau des divers acteurs, de la délocalisation des diagnostics et des traitements (passage d'un stade artisanal à une organisation industrielle) ; etc.

3           L'illusion d'un développement sans changement de modèles

L'illusion sur la nature de la "nouvelle économie" (plus de marché, plus de fluidité) est illustrée par la croyance persistante en la possibilité d'étendre des modèles économiques classiques aux biens informationnels et aux relations numérisées. Cette illusion prend principalement trois formes :

-        l'illusion sur la possibilité de mettre au point des procédés fiables de protection des données numériques contre le copiage : techniques efficaces de DRM (Digital Rights Management) et extension des règles du copyright (disparition de la copie privée et du "fair use") ; ce n'est pas tant que les techniques de cryptographie ne soient pas capables, à terme, d'améliorations sensibles (avec la cryptographie quantique, par exemple) ou qu'une organisation policière ne parviendrait pas, en y mettant le prix, à effrayer suffisamment les "fraudeurs" ; mais on s'interdirait alors les gains de productivité et de welfare que promettent les technologies de l'information et de la communication puisque ces gains reposent essentiellement sur la capacité des contenus numériques à se dupliquer sans coûts ; il est donc nécessaire de réfléchir à de nouveaux modèles d'affaires[6] plutôt que d'appliquer des schémas inadaptés ;

-        l'illusion d'une solvabilisation directe de l'intermédiation : les TIC et singulièrement le réseau Internet et le web devant améliorer la fluidité des marchés, on a imaginé qu'il serait possible de faire payer un tel service, soit par les clients, disposés à s'abonner à des sites d'intermédiation, soit par les distributeurs, disposés à payer pour un traitement préférentiel par les moteurs de recherche commerciaux ; or, d'une part, ces "gatekeepers", qui, d'ailleurs, même en théorie, n'ont pas toujours une action bénéfique[7] sur le marché, ne trouvent pas de clientèle (et c'est une des causes de la déconfiture des dot.com) et, d'autre part, les moteurs de recherche qui volontairement mêlent renseignements et publicités dissimulées, ont été progressivement supplantés par des moteurs "honnêtes" (typiquement, Yahoo[8] par Google) ;

-        l'illusion du développement du payant sur Internet : les premières informations disponibles sur le web venaient du monde universitaire ou bien étaient mises à la disposition du public par des particuliers bénévoles : leur accès était gratuit ; les médias classiques ont tenté d'introduire sur le net un modèle par abonnement ; aucun (sauf le Wall Street Journal) n'a conservé un tel modèle, qui les condamnait à une audience très faible ; aujourd'hui, ces publications jouent de la synergie entre l'édition papier et l'édition électronique et fournissent quelques services payants (généralement des services de recherche dans les archives) ; de même, la recherche payante n'a pas trouvé son équilibre économique (voir l'exemple récent de Yahoo[9]) ; toutefois, la plupart des commentateurs, depuis maintenant cinq ans, expriment la certitude que le modèle de l'information payante finira par s'imposer.

4           Les signes de la mise en place d'un nouveau modèle

Pendant que les observateurs responsables attendent que l'arrivée du payant sauve Internet, un nouveau modèle se met progressivement en place ; il repose sur une transformation simultanée (i) de la mise en valeur de l'information, (ii) des techniques de production des contenus et (iii) des régulations des marchés :

-        à côté des essais répétitivement infructueux de facturation de l'information, se développent des réflexions sur les modèles qui permettraient de tirer parti de la fourniture gratuite d'une information librement copiable ; ainsi, le MIT a décidé de mettre en ligne l'ensemble des matériels de cours (quelques pilotes en 2002, des centaines en 2003, l'ensemble des documents concernant les 2000 cours entre 2005 et 2007) ; l'objectif affiché de l'Open Course Ware (OCW) est généreux[10] mais il correspond aussi à une stratégie de leadership[11] de la part du MIT : imposer son standard à l'ensemble des systèmes d'enseignement ; contrairement aux multiples projets[12] de e-learning, qui cherchent à faire des profits en vendant des formations (et qui n'y parviennent pas, l'e-learning coûtant aujourd'hui plus cher que les cours en face-à-face), le MIT donne l'information pour être en position ultérieurement de fournir les moyens de l'utiliser (auprès des étudiants et auprès d'autres établissements d'enseignement) ;

-        les logiciels libres ne se caractérisent pas par la gratuité de leur fourniture (les programmes sont fréquemment vendus) mais par leur mode d'élaboration : ils cherchent à capitaliser sur les algorithmes déjà mis au point (ce qui n'est possible que si les programmes sources sont disponibles), à organiser un travail collaboratif entre pairs et enfin à former le consommateur de façon à ce que celui-ci participe à la mise au point du produit ; ce dernier point est essentiel dans le cas de produits complexes, comme les logiciels, qui demandent d'être finis, adaptés et paramétrés par l'utilisateur[13] ;

-        depuis les débuts d'Internet, se sont développés des forums d'interactions entre consommateurs ; les relations économiques, cantonnés classiquement aux contrats entre entreprises et à la vente à la clientèle s'étendent désormais à des échanges entre particuliers ; il s'agit de la fourniture, apparemment altruiste, de conseils, d'avis, de critiques (dans des groupes de discussion, des chats spécialisées, sur des plateformes de vente comme celle proposée par Amazon.com, etc.) ; ces relations ont également pris la forme d'échanges de fichiers numériques (sur des sites comme Napster ou des réseaux peer-to-peer comme Gnutella ou Kazaa) ou de ventes d'objets entre consommateurs (eBay) ; une telle organisation de la demande pèse sur les régulations habituelles des marchés et offre une alternative au modèle de diffusion (publicité, distribution de supports physiques pour les biens informationnels, faible variété des produits, etc.).

5           Les caractéristiques d'une "économie d'information"

S'il est trop tôt pour décrire ce que pourrait être une économie d'information ayant tiré pleinement parti des possibilités techniques, sociales et économiques offertes par les TIC, on peut cependant déjà souligner trois de ses caractéristiques :

-        les gains de productivité viennent de la séparation des informations et de leur support ; cette séparation autorise des traitements peu onéreux (recueil, stockage, duplication, etc.) ; elle condamne, en revanche, le modèle classique de la mise en valeur des informations à partir d'un lien indissociable entre informations et supports ; dans un monde d'informations libres, la valeur se recueille dans la fourniture des moyens d'utiliser l'information (donc à partir de la fourniture des savoirs[14]) ;

-        les gains de welfare viennent, en particulier, de l'organisation de la demande : les échanges entre consommateurs permettent de transformer les biens d'expérience (dont l'utilité n'est pas connue a priori : c'est le cas de presque tous les biens informationnels) en biens de recherche (pour lesquels il convient de recueillir les meilleurs avis possibles) ; la variété des biens était limitée par les capacités d'information du modèle de diffusion ; avec les échanges entre consommateurs (avis, opinions, expertises, etc.), une meilleure adaptation qualitative entre l'offre et la demande est désormais possible ;

-        les gains de qualité, pour les produits informationnels, viennent principalement de leurs méthodes d'élaboration, de formation des consommateurs et, finalement, de couplage entre la recherche de nouveaux produits (innovation) et l'apprentissage des clients (formation des usages) ; une économie d'information repose sur des produits complexes (qui demandent un apprentissage préalable à l'utilisation) et paramétrables (qui doivent être adaptés à chaque cas particulier) ; des méthodes "ouvertes" de production sont alors nécessaires.

6           La sortie de crise

Les scénarios de sortie de crise doivent distinguer la crise financière (éclatement d'une bulle spéculative) et la crise économique (venant d'une inadéquation entre le modèle économique dominant et celui qu'induisent les innovations).

S'agissant de la crise financière, la sortie de crise, comparée aux crises précédentes, sera lente dans la mesure où :

-        dans les investissements consentis, la part des dépenses définitivement perdues (cash burning) est élevée tandis que la part des investissements qui pourront être utiles dans le futur (même s'ils ont excessifs aujourd'hui) est relativement limitée ; il s'agit, dans ce dernier cas, des investissements dans certaines infrastructure de transmission (sur-équipement en fibre optique, par exemple) ou dans la mise au point de plateformes (de sites d'e-commerce, par exemple) ; toutefois, l'essentiel des dépenses des années 1999-2000 a servi à constituer à grands frais des clientèles pour des activités non rentables : ces sommes sont définitivement perdues ;

-        la période de surinvestissement a été longue ; les activités traditionnelles, pour attirer suffisamment de capitaux, ont dû promettre des taux de retour analogues à ceux imaginés dans le domaine de la "nouvelle économie" ; pendant la période de bulle spéculative sur les nouvelles technologies (à partir de l'été 1998 : voir le graphique ci-dessous donnant les évolutions de l'indice Nasdaq composite et du Dow Jones depuis dix ans), les entreprises de l'ancienne économie ont eu recours à des pratiques comptables contestables pour présenter leurs activités de façon attractive ; aujourd'hui le discrédit s'étend à presque tous les secteurs et ne se limite, ni aux technologies de l'information et de la communication, ni même aux valeurs technologiques dans leur ensemble.

 

Le graphique ci-dessus présente les évolutions comparées des deux indices boursiers : le Dow Jones et le Nasdaq (Composite) ; deux ruptures s'observent, l'une en 1995 (sur les deux indices), qui correspond peut-être aux conséquences sur l'activité et la productivité des investissements dans les TIC et, l'autre, en 1998, qui correspond à coup sûr à une bulle sur les nouvelles technologies (décrochement des deux indices).

 

 

S'agissant de la crise économique, l'écart entre le modèle imaginé (la transposition des modèles d'affaires classiques) et le modèle que les réseaux et les TIC induisent (segmentation, différenciation, duplication de l'information, bénévolat, régulations communautaires, etc.) a entraîné un déphasage durable entre les activités qui se développent naturellement sur Internet et celles qui sont susceptibles d'une rentabilité directe ; on peut donc imaginer deux types de sortie de crise :

-        le retour, pour un temps assez long, à une économie où l'information est rigidement liée à ses supports et où la mise en valeur se fait selon des modèles aujourd'hui éprouvés : commerce d'objets, fourniture de services, diffusion d'informations financées par la publicité, etc. ; dans ces conditions, Internet et les TIC se cantonneront aux activités marginales de la fourniture gratuite d'informations publicitaires ou institutionnelles et à l'échange de photos de vacances ;

-        ou bien une évolution rapide des modèles actuels de mise en valeur des biens informationnels : il s'agit de prendre en compte le caractère de biens collectifs de l'information et de faire évoluer les conditions d'exercice de la propriété intellectuelle ; ces nouveaux modèles seront basés sur une valeur placée non plus dans l'information elle-même mais dans la fourniture des conditions de son utilisation (diffusion et élaboration des savoirs) ; si une telle évolution est nécessaire pour pouvoir tirer partie des gains de productivité induits par les TIC, elle se heurte, en revanche, aux intérêts de nombreux agents économiques et peut être freinée durablement.

7           Le cas des télécommunications

Dans la crise actuelle, les télécommunications bénéficient d'une situation singulière : le secteur du transport, du stockage et de la distribution de l'information aurait dû être moins sensible à la crise de la nouvelle économie que les dot.com ; comparées aux couches hautes (plateformes), les couches basses (transmission) sont en effet moins dépendantes de la nature des services finalement vendus aux clients finals.

Or le secteur des télécommunications (opérateurs, constructeurs,..) est également dans une crise profonde pour diverses raisons conjoncturelles :

-        l'absence de modèles économiques viables sur les couches hautes a pesé sur les prix des couches basses ; par exemple, les fournisseurs d'accès Internet (FAI) ont introduit un modèle de gratuité, qui n'était viable que dans une optique d'intégration verticale entre les couches basses et des couches hautes aussi rentables que l'imaginaient les théoriciens de la nouvelle économie ;

-        le surinvestissement dans les entreprises Internet (les dot.com) et dans les plateformes de service a naturellement entraîné des surévaluations des besoins en trafic et en infrastructure de transmission ; comme ces investissements sont à coûts fixes très élevés (rendements croissants), un suréquipement, même temporaire, entraîne une instabilité des marchés ; on retrouve ici l'inconséquence qu'il y a eu à déréguler des monopoles naturels ;

-        certains États ont vendu à des prix ridiculement excessifs des licences concernant le spectre à utiliser pour l'UMTS ; le fait que ces prix aient été fixés par des enchères ne diminue pas la responsabilité des États, garants des équilibres macro-économiques ; on doit d'ailleurs signaler que l'État français s'est mieux comporté que ses voisins, en limitant volontairement les prix prélevés (voir le rapport du Conseil d'Analyse Économique : Enchères et gestion publique[15] d'Elie Cohen et Michel Mougeot) ;

-        enfin, certains opérateurs, comme France Télécom, qui ont suivi des stratégies judicieuses d'achat, réalisèrent ces acquisitions au sommet de la bulle boursière, s'endettant au-dessus de leur capacité ; c'est là une retombée désastreuse, dans le monde réel, de l'instabilité des marchés financiers ; on retrouve ici l'inconséquence qu'il y a eu à réguler le monde industriel selon une logique financière de très court terme.

 

Pour le secteur des télécommunications, la sortie de crise pourra se faire de façon différente selon le scénario général qui prévaudra :

-        dans l'hypothèse d'un retour durable à une "économie pré-informationnelle", les opérateurs trouveront leurs profits dans les modèles classiques de mise en valeur du trafic (voix, circuits), en particulier dans le domaine des mobiles ; le développement de l'UMTS (c'est-à-dire des données mobiles) et de l'ADSL (données large bande en always on) ne se feront que très progressivement ; le secteur, encore très oligopolistique aujourd'hui, se reconcentrera autour d'un leader par pays, ou au mieux d'un duopole ; la protection des profits, dans ce contexte, ne devrait pas poser de grandes difficultés ;

-        dans l'hypothèse d'une évolution plus rapide vers une "économie informationnelle", les opérateurs devront choisir entre, d'une part, devenir des offreurs de capacités de transmission et se limiter à ce rôle (ce qui, au reste, ne peut pas se faire dans un contexte complètement dérégulé puisqu'il s'agit d'infrastructures lourdes) et, d'autre part, monter dans la valeur, c'est-à-dire offrir de façon intégrée, transport, distribution, services, contenus, etc. ; il est probable que, dans cette hypothèse, une stratégie judicieuse consisterait, pour les opérateurs, à se recentrer sur leur métier traditionnel (qui n'est pas la mise en valeur du contenu) et à tenter d'investir le domaine des plateformes d'interaction entre clients finals, par exemple en jouant le rôle de tiers de confiance.

 


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http://www.esa.doc.gov/de2000.pdf.

U.S. Department of Commerce [2002], Digital Economy 2002, February 2002.

http://www.esa.doc.gov/508/esa/DIGITALECONOMY2002.htm

 

 



[1] Robert Gordon a défendu l'opinion (voir en références Gordon [2000]) que les gains de productivité élevés de la période 1990-2000 étaient dus en grande partie (0,54% sur le différentiel de trend de productivité, qu'il trouve égal à 1,35%) à des effets de cycle (fluctuation) ; le reste, d'après lui, est constitué seulement de gains technologiques dans les secteurs des TIC ; pour les autres secteurs de l'économie, Gordon ne trouve aucuns gains de productivité induits par les TIC.

[2] Oliner et Sichel [2000] et Jorgenson et Stiroh [2000] ont soutenu qu'une part sensible (plus de la moitié) du supplément de gains de productivité de la période 1990-2000 venaient, directement ou indirectement, des investissements réalisés dans les TIC. Ces deux études ont été mises à jour en 2002 (voir Oliner et Sichel [2002] et Jorgenson D.W., Ho M.S., Stiroh K.J. [2002]) ; les résultats demeurent à peu près les mêmes après le prise en compte des années 2000 et 2001. Ces auteurs en déduisent que les gains de productivité induits par les TIC sont soutenables à long terme. Au contraire, Robert Gordon, dans le chapitre 3 de son ouvrage : Technological Innovation and Economic Performance, est moins optimiste : il observe, d'une part, que les gains de productivité du travail proviennent d'un accroissement du capital par employé (capital deepening), le capital TIC se substituant au capital non-TIC en raison de la baisse des prix des matériels informatiques) et, d'autre part, que la productivité globale (MFP : multifactor productivity) n'a progressé que dans la production de TIC.

[3] On considère ici les discours économiques, ceux repris par exemple dans les publications officielles comme les rapports de l'U.S. Department of Commerce, et non les thèses libertaires et eschatologiques, qui annonçaient une parousie de l'information et défendaient une "nouvelle économie" radicalement nouvelle parce qu'au-delà même de l'économique. Voir par exemple, l'article influent de Kevin Kelly, "New Rules for the New Economy" dans le numéro de Wired du 5 septembre 1997 (on trouve parmi ces règles : The Law of Connection : Embrace dumb power, The Law of Plentitude : More gives more, The Law of Increasing Returns : Make virtuous circles, The Law of Inverse Pricing : Anticipate the cheap, The Law of Generosity : Follow the free, The Law of the Allegiance : Feed the web first, The Law of Devolution : Let go at the top, The Law of Displacement : The net wins : The Law of Inefficiencies : Don't solve problems). On trouvera une analyse des divers courants de la "nouvelle économie" dans Flichy [2001]. Paradoxalement, ces thèses, qui revenaient plus ou moins à constater que l'information est un bien public et un bien à externalité de réseau, bien que fondamentalement justes, ont finalement donné des arguments faciles pour défendre les modèles d'affaires absurdes de la plupart des dot.com.

[4] Dès 2000, certains travaux empiriques montraient déjà que les marchés finals sur Internet n'étaient pas sensiblement plus fluides que les marchés réels ; voir, par exemple, l'article de Brynjolfsson et Smith ; ces auteurs concluaient leur étude empirique par : "Given these findings, we analyze potential sources for the high degree of price dispersion on the Internet. We conclude the Internet price dispersion may arise from two different sources of retailer heterogeneity: heterogeneity in customer awareness, and heterogeneity in retailer branding and trust. We also note that, far from being equalized, these differences among sellers may be amplified on the Internet as compared to conventional channels. The question of whether these differences are a symptom of an immature market or reflect more permanent characteristics of Internet retailing may provide a fruitful starting point for future research into sources of price advantage on the Internet."

[5] Lors du procès de Napster, les avocats de cette entreprise avaient tenté de montrer que les échanges de MP3 sur Internet n'avaient pas diminué sensiblement les ventes des grands labels. A la vérité, ces ventes se sont effectivement contractées et l'industrie de la musique est aujourd'hui en crise ; mais il est vrai que, ainsi que le rappelle Lessig [2001], les éditeurs et diffuseurs de produits informationnels n'ont jamais compris comment tirer parti des innovations technologiques ni comment faire évoluer leurs modèles d'affaires. Devant l'introduction du magnétoscope, de la distribution par câble, de la télévision, et même, à l'époque des pianos mécaniques, les éditeurs ont toujours cherché à faire appliquer les règles du copyright de façon étroite afin de protéger leur modèle d'affaires. Contraints d'évoluer, ils ont su trouver, à chaque fois, de nouvelles formes de mise en valeur des contenus. Il reste que leurs modèles se sont transformés et que les innovations techniques ont dû se prolonger par des innovations commerciales coûteuses, au moins initialement.

[6] C'est la recommandation de Pamela Samuelson [2000] ; elle écrit dans "The Digital Dilemma" : "Both technology and business models can serve as effective means for deriving value from digital intellectual property. An appropriate business model can sometimes sharply reduce the need for technical or legal protection, yet provide a way to derive substantial value from IP (intellectual property). Models that can accomplish this objective range from a traditional sales model (low-priced, mass market distribution with convenient purchasing, where the low price and ease of purchase make buying more attractive than copying), to the more radical step of giving away an information product and selling a complementary product or service (e.g., open source software)."

[7] Pour un traitement théorique de cette question, voir l'article de Baye et Morgan [2001] ; les auteurs écrivent dans leur résumé : " We examine the equilibrium interaction between a market for price information (controlled by a gatekeeper) and the homogenous product market it serves. The gatekeeper charges fees to firms that advertise prices on its Internet site and to consumers who access the list of advertised prices. (…) Introducing the market for information has ambiguous social welfare effects."

[8] L'accord récent entre Yahoo et Overture, une agence de e-publicité, achève l'évolution du moteur-annuaire vers un site de type "portail publicitaire" ; voir l'article de News.Com du 16/10/2002 "Yahoo's Overture economy" à http://news.com.com/2100-1023-962209.html.

[9] Le 30 septembre, Yahoo a abandonné son offre "Premium Document Search", après seulement 8 mois d'activité. Le site permettait d'effectuer des recherches (payantes) sur plus de 7.100 sources d'informations professionnelles.

[10] Le président du MIT, Charles M. Vest, écrit : "MIT OpenCourseWare reflects the commitment of the MIT faculty to advancing education by increasing access to their academic materials through the Internet and the World Wide Web. We believe that with modern communication technology we can not only transmit information but also stimulate and enhance the deeply human, person-to-person endeavor of education. We hope the idea of openly sharing course materials will propagate throughout many institutions and create a global web of knowledge that will enhance the quality of learning and, therefore, the quality of life worldwide."

[11] Un professeur du MIT, Stephen C. Graves, écrit : "The OpenCourseWare initiative is a bold act of leadership by MIT to apply technology to foster a global learning community that conceivably will strengthen all components of our higher education system" ; voir http://web.mit.edu/newsoffice/nr/2001/ocw-fac.html

[12] Voir, par exemple, les projets de l'University of Phoenix, qui délivre des diplômes, pour des élèves en ligne (qui payent des droits d'inscription) ; du Duke MBA en ligne, qui coûte le même prix qu'en résidentiel ($ 80.000) ; des universités de Stanford, UBS of Columbia, Carnegie Mellon, qui ont créé une marque écran d'e-learning pour protéger leur propre marque : Cardean University (qui offre un cursus en ligne pour gens actifs).

[13] Voir l'article de James Bessen [2001] sur la production efficace des biens complexes ; l'auteur résume son modèle ainsi : "Complex open source products challenge commercially-developed software in quality and market share. (…) With complex software, standard products cannot address all consumer needs and proprietary custom solutions are not always offered. Open source allows consumers to create their own customizations. When such user-customizations are then shared, open source products grow in quality and features. Open source extends the market for complex products."

[14] On entend, ici, par savoir, d'une façon générale, les algorithmes nécessaires au traitement de l'information ; il peut s'agir d'un savoir de type scientifique ou culturel permettant la compréhension des contenus ; il peut s'agir également d'un savoir de type personnel ou communautaire : utiliser efficacement une critique concernant un bien d'expérience (comme un CD musical, par exemple) demande que l'on connaisse les goûts de celui qui l'a écrite (d'où les outils fournis par un site comme Amazon.com pour permettre l'acquisition d'un tel savoir) ; il peut s'agir aussi d'un savoir de type technique permettant l'utilisation de biens complexes : ainsi, les échanges sur une liste d'utilisateurs de logiciels libres permettent aux débutants d'acquérir les représentations nécessaires à l'implantation des logiciels applicatifs sur leur matériel. On constatera d'ailleurs que, si la valeur migre de l'information aux savoirs, le recueil ne cette valeur ne se fait pas trivialement au niveau même de la fourniture du savoir (cette fourniture est gratuite dans les exemples précédents).

[15] On peut lire dans le résumé de ce rapport que "[Élie Cohen tire la conclusion que] les enchères sont un excellent outil lorsqu’il s’agit de technologies éprouvées mais que, lorsqu’on entend privilégier le développement d’un secteur comme celui des Télécoms, dans un contexte de forte incertitude sur les technologies et les marchés, la solution qui s’impose est celle d’une redevance fixe faible et d’une redevance proportionnelle sur chiffre d’affaires."