Prospective de la connaissance

 

(Cerisy 2001)

 

Table Ronde : "Sciences sociales et action collective"

 

 

Nouvelle économie ou crise du discours économique ?

Michel Gensollen[1]

 

La prospective de la connaissance ne se confond pas avec la prospective des découvertes scientifiques. Poser la question de l'avenir des sciences sociales, c'est aussi s'interroger sur le rôle que celles-ci jouent dans l'action collective et sur la façon dont la société utilise les savoirs nouveaux.

La crise actuelle du discours économique illustre l'utilité d'un tel point de vue prospectif : aujourd'hui, la science économique n'est pas en crise dans son objet, dans ses méthodes ou dans ses formalisations ; c'est son statut de connaissance qui est en question. La "nouvelle économie" n'est pas une nouvelle théorie, encore moins une nouvelle pratique ; c'est une remise en cause du rôle social du savoir économique.

Des discours dispersés sur ce que nous appelons aujourd'hui l'économie ont toujours existé, depuis les conseils d'économie domestique, les manuels de pratiques comptables jusqu'aux remontrances au Prince ; mais l'économie comme idéologie naît au 18e siècle. C'est ce fonctionnement qui est aujourd'hui en crise et cette crise ne touche pas seulement la science économique.

Dans la suite on opposera deux types de discours que l'on peut définir rapidement de la façon suivante :

 

Un "bon" discours scientifique doit être clair, confrontable au réel : on doit en douter. Un "bon" discours symbolique doit être tout le contraire : obscur, aveuglément crû et suffisamment ambigu pour n'être jamais directement remis en cause par la réalité. Comme le dit Pascal : "Quand la parole de Dieu qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement."

Au 18e siècle, s'inventent, à la fois, les règles du discours scientifique et un discours idéologique particulier sur lequel le développement scientifique et social allait pouvoir se fonder. Mais ce discours ne pouvait plus se donner simplement comme parole révélée ; pour s'imposer, il lui a fallu se masquer en vérité scientifique. Dès l'origine, l'économie est double, science dans certaines de ses analyses partielles et, globalement, discours symbolique non falsifiable mais indéfiniment interprétable.

On va chercher dans la suite, d'un part, à préciser ce discours idéologique et son fonctionnement social, d'autre part, à indiquer pourquoi il est aujourd'hui en crise

Le discours économique se construit au cours du 18e siècle, entre 1714 et 1776 : entre le texte de Bernard Mandeville[3] et celui d'Adam Smith[4]. L'intuition fondamentale consiste à faire deux disjonctions :

 

L'économie délimite ainsi un troisième espace, ni privé, ni public, le seul qui compte véritablement, celui de la marchandisation, où se joue l'efficacité de la production et de la distribution. Les économistes chercheront à disqualifier les deux autres sphères : celle du pouvoir politique, inefficace (Condorcet savait déjà que les choix individuels ne s'agrègent pas), forcément corrompu et reposant sur une idée de justice sociale dénuée de tout fondement (Hayek[5]) ; celle de l'individu, sacrée et inviolable : toute tentative de prendre en compte un fonctionnement psychologique différent de celui de l'homo œconomicus est dénoncé comme étant de nature à ramener aux pires heures du viol des consciences et de l'inquisition.

La description d'un construit social d'interaction correspondant à cet espace économique, le marché, complète le discours : il ne s'agit pas du marché classique, équipement collectif où étaient fournis des instruments de mesure et des mercuriales, c'est-à-dire un système de prix justes et acceptables par tous, mais d'un modèle d'interaction libre où les prix se négocient sans distinguer a priori ni les situations, ni les personnes.

Les premiers écrits économiques font œuvre scientifique en s'interrogeant sur les conditions à remplir pour qu'une telle construction, si scandaleuse à l'époque, conduise à une situation acceptable. Ce que nous appelons aujourd'hui les deux théorèmes du welfare[6] fondent effectivement les deux disjonctions fondamentales sous des hypothèses précises concernant les productions (à rendements décroissants), les marchés (atomisés) et les choix des individus (égoïstes mais pas méchants). Dès l'origine, les économistes passent peu de temps à confronter au réel ces hypothèses, nécessaires à leur construction. Les marchés réels sont tous monopolistiques ou, au mieux oligopolistiques ; les individus réels sont, dans toutes les sociétés, généreux et méchants ; selon les cas, ils s'entraident ou cherchent à se nuire. Ces évidences ne sont jamais ni prises en compte ni même commentées.

La force du discours économique ne vient pas, à l'époque, de ce qu'il convainc scientifiquement ; sa propagation virale repose sur une dynamique hédoniste et libertaire. Selon le mot de Saint-Just : "Le bonheur est une idée neuve en Europe". L'économie a mis soudain au chômage le prêtre et le prince, elle a diminué les contraintes absurdes qui s'opposaient au développement scientifique, elle a réduit les guerres de religion. Aujourd'hui encore ce dynamisme joue, par exemple, dans la construction européenne : l'intégration libérale des économies apporte avant tout une réduction des risques de conflit ; l'applicabilité du théorème des avantages comparatifs joue peu de rôle dans les jugements portés sur l'intérêt d'une Europe communautaire.

L'économie fonctionne donc comme un discours idéologique : on ne saurait remettre en cause les disjonctions fondamentales mais il est nécessaire, dans chaque cas particulier, d'interpréter la théorie et d'en raffiner le sens. L'économie est tantôt une apologétique : elle illustre le dogme fondamental, comme lorsque Arrow[7] montre que l'on peut obtenir n'importe quel résultat selon la procédure choisie pour l'agrégation des choix individuels ; tantôt une casuistique, comme lorsque les modèles de concurrence imparfaite cherchent à fournir des schémas d'adaptation du discours à des cas particuliers (market failures).

Toutefois, les économistes ont pris au sérieux leur science ; ils ont fini par accumuler tant d'éléments empiriques et tant de modélisations partielles que, sans s'en rendre compte, ils sont devenus une gêne pour le fonctionnement symbolique de leur discipline. La société, qui ne leur demande que de justifier et d'interpréter le discours fondateur du fonctionnement social, découvre qu'à force de faire la théorie des marchés imparfaits, ils risquent de jeter le discrédit sur la notion même de concurrence. Les entreprises, qui ne cherchent qu'à maximiser la valeur pour leurs actionnaires, s'étonnent que les économistes leur parlent de welfare, de prix de second best ou de prix fictifs des polluants. En France, les banques, les grandes entreprises suppriment leurs services d'études économiques. L'appareil statistique est devenu incapable de distinguer correctement prix et volume ainsi que l'ont récemment montré les controverses sur les gains de productivité induits par les TIC[8] et calculés à partir d'indices hédoniques contestables[9].

L'idéologie économique est désormais portée par des cabinets de conseil en stratégie ou des analystes financiers. Il ne s'agit plus de modéliser les marchés ou de chercher des justifications au dogme libéral mais, de façon radicale, de le postuler et d'affirmer que seul ce qui est marchandisé est socialement signifiant. Le discours économique se fonde alors sur un empirisme des marchés financiers, qui constituent la seule réalité à prendre en compte, comme lorsque le calcul économique fait place à l'utilisation d'options réelles[10].

La crise actuelle de l'économie ne vient pas seulement du fait que certains économistes ont cru qu'on attendait d'eux un discours scientifique ; de toute façon, il ne manque pas de gardiens pour habiller le dogme en vérité scientifique. C'est l'efficacité idéologique du discours économique qui est aujourd'hui en question. La société a changé et l'équipement symbolique qui lui était nécessaire pendant la première phase du développement économique, qui portait principalement sur l'énergie, les déplacements et les objets, devient un obstacle à la croissance lorsqu'on entame la deuxième phase, qui touche au savoir, à l'information et à l'immatériel. Une société de production d'octets n'est pas une société de transformation d'atomes[11].

La critique scientifique du libéralisme (i.e. "la théorie montre que le marché ne fonctionne pas") apparaît naïve ; elle manque sa cible. Le marché pur et parfait n'a jamais existé mais le projet de le faire fonctionner aura permis aux sociétés occidentales de se développer pendant plus de deux siècles. Au reste, comme le remarquait Hayek, il n'y a rien à mettre à la place du marché, si l'on reste à l'intérieur du cadre idéologique fondateur. La critique de l'idéologie économique est simplement pragmatique : l'effort vers le marché et la définition d'un espace marchand prééminent ne sont plus adaptés aux réalités techniques et sociales actuelles. C'est là un moment historiquement dangereux : dans le passé, les exemples de contestation de l'idéologie économique ont été des désastres : retour vers des idéologies archaïques (intégrismes), communisme et national-socialisme, par exemple.

Il n'est pas évident que le savoir scientifique économique soit d'une quelconque utilité pour aider la recherche tâtonnante d'un nouveau discours symbolique fondateur. De même que l'économie en son temps n'était pas une nouvelle religion, bien que son développement ait été favorisé par l'émergence du protestantisme[12], de même il n'est pas sûr que l'idéologie à venir soit une nouvelle économie, même si elle se bâtit à partir des inadaptations actuelles du discours économique.

Quel a donc été précisément le prix à payer pour l'efficacité idéologique du discours économique et pourquoi ce prix devient-il aujourd'hui excessif ?

·         La construction d'un espace privé a entraîné la disparition sociale du lien social : les relations personnelles, qui fondaient les rapports d'ancien régime, n'appartiennent plus à l'espace économique ; elles sont reléguées dans l'espace privé. Ce faisant, les marchés s'interdisent de tirer parti des particularités psychologiques et des construits sociaux qui permettent une coopération bien supérieure[13] à la coopération théorique de l'homo œconomicus ; la notion de "capital social[14]" est ainsi essentielle aux réflexions de la "nouvelle économie".

·         L'hypothèse d'un homme complètement égoïste a pu sembler la pire qu'on pouvait faire ; si les marchés libres conduisent à l'optimum même dans ce cas limite, on concluait qu'ils fonctionneraient convenablement dans la réalité. Cette hypothèse est au contraire très optimiste : la consommation joue comme un signal social. En isolant l'homo œconomicus dans sa bulle d'indifférence à tout ce qui n'est pas lui, l'économie ignore la formation spéculaire des utilités. La consommation ostentatoire de Veblen[15] est toujours restée une curiosité, un cas particulier amusant se limitant à expliquer pourquoi les bourgeois ont des petites cuillers en argent. Prendre au sérieux que la consommation n'est pas une fin en soi mais un signe[16] ruinerait le dogme : si l'utilité de chacun dépend non de sa consommation mais de l'écart entre elle et la consommation des autres, il est clair qu'il n'y a aucune situation d'équilibre, aucune fin au jeu économique. Remarque tellement évidente qu'elle a fondé jusqu'au 18e siècle la logique des lois somptuaires[17].

·         La construction d'un espace ghetto pour le politique est plus coûteuse encore : cantonné dans un simple rôle de police, sommé de ne rien faire qui pourrait fausser le jeu efficace des marchés, sans appui théorique pour fonder, sur une notion indiscutable de justice, la redistribution des revenus prévue par le deuxième théorème du welfare, l'État médiatisé amuse. Il agite des controverses vieilles d'un siècle et paraît peu en mesure de définir l'action collective d'aujourd'hui. D'où l'incapacité à traiter les questions qui demandent un accord global (la répartition entre générations, la gestion des biens publics,..) ; d'où l'incapacité à prendre en compte les capitaux sociaux non marchandisables (prédisposition à la coopération, niveau de corruption[18], etc.) ; d'où le flou législatif sur les limites de la marchandisation (limites[19] du copyright et des brevets, brevetabilité du vivant, vente d'organes, etc.)

Aujourd'hui, les coûts liés à l'idéologie économique sont devenus tels qu'ils freinent le développement scientifique et social. Cette idéologie était adaptée à la révolution industrielle, elle a accompagné efficacement le développement du secteur secondaire parce que celui-ci se faisait globalement à rendements constants. Aujourd'hui, l'essentiel de la valeur vient d'activités de création d'informations et de savoirs ; il s'agit d'activités à rendements croissants pour lesquels les marchés libres n'offrent pas un schéma idéologique adapté.

·         Tout d'abord, l'information et les instruments du savoir ont progressivement acquis les caractéristiques d'un bien public[20] : les coûts fixes initiaux sont élevés mais les coûts de reproduction et de diffusion sont devenus négligeables. En se numérisant, en se libérant de ses vecteurs physiques, l'information se stocke, se transporte, se traite et se copie sans coûts : la consommation d'une information par un utilisateur supplémentaire ne coûte à peu près rien. Les prix optimaux sont donc nuls et les hackers sont de bons économistes lorsqu'ils empêchent que le cryptage rende à nouveau l'information captive des substrats qui la codent. Au reste, tous les produits, parce qu'ils incorporent, en valeur, une part croissante d'information, de savoir et de R&D, deviennent, eux-aussi, progressivement des biens informationnels. Une production et une diffusion efficaces de biens publics demandent des décisions collectives, des conduites coopératives et la détection efficace des free riders. Le modèle du marché libre est non seulement concrètement inapplicable ; il ne fournit même pas un schéma symbolique permettant des actions efficaces : le développement de droits de propriété sur les informations et les idées est de nature à freiner le progrès scientifique et la production des biens informationnels.

·         Ensuite, les moyens de création, de diffusion et de traitement de l'information forment des réseaux ; ils doivent partager les normes qui permettent leur interfonctionnement. Ces externalités de réseau rendent les marchés inefficaces : si la norme n'est pas antérieure au fonctionnement du marché, si elle ne fait pas partie de son équipement, mais se dégage du libre jeu concurrentiel, les marchés sont instables et conduisent à des situations finales très sous-optimales[21] et qui, en particulier, dépendent du chemin aléatoirement suivi (path dependency).

·         De plus, l'information est un bien d'expérience. Le consommateur potentiel ne sait pas estimer ex ante l'utilité qu'il pourra tirer d'une information ; il a besoin de s'appuyer sur des infrastructures sociales chargées de l'informer et de le guider, comme les critiques ou les échanges d'opinions sur Internet[22] : ceux qui ont consommé donnent leur avis et les consommateurs potentiels doivent estimer leur utilité à partir de cet échantillonnage. La valeur migre vers la mise en place, l'organisation et l'animation de ces constructions coopératives dont la logique est différente de celle d'un marché libre.

·         Enfin, l'information est un bien culturel. A long terme, l'utilité que le consommateur tire des informations dépend de l'ensemble de ses consommations passées : celles-ci ont progressivement constitué un stock culturel permettant la compréhension et guidant l'appréciation. La seule prise en compte des flux sur un marché ne peut conduire à une optimisation globale ; les stocks de savoir doivent être collectivement régulés, d'où le rôle tutélaire de l'État dans des domaines comme l'enseignement ou la culture.

Spontanément, les consommateurs bâtissent des modèles d'interaction adaptés à ces réalités nouvelles ; ces modèles se caractérisent

(1) par la mise en place de schémas coopératifs, peu coûteux pour chacun puisque ce qui est fourni est à la marge gratuit[23] (ainsi des échanges de fichiers dans des organisations de type peer-to-peer) ;

(2) par le recours au bénévolat dans la mesure où s'estompe pour les biens informationnels l'opposition entre le travail-torture et la consommation-plaisir : participer à la construction collective d'un ensemble informationnel utile à chacun n'est ni tout à fait un travail ni tout à fait une consommation (le développement d'Internet et la mise au point des logiciels libres s'expliquent ainsi) ;

(3) par des couplages spécifiques entre agents économiques, intermédiaires entre les couplages courts et anonymes des marchés et les couplages longs et personnalisés des hiérarchies : l'organisation en réseaux rapidement reconfigurables est à la fois permise par la technique et nécessaire pour le traitement des biens informationnels.

Les producteurs-éditeurs, dans le domaine de l'information, se trouvent court-circuités entre les auteurs, qui s'étonnent d'être si peu rémunérés et les consommateurs, qui ne voient pas pourquoi ils paieraient un bien au-dessus de son coût marginal. L'évolution de leurs modèles d'affaires est nécessaire et difficile[24] ; pour le moment, ils se crispent sur le modèle ancien des droits de propriété sur l'information, garantis par un lien entre cette information et des vecteurs physiques qui sont justement en train de disparaître[25].

Quel sera donc le nouveau discours idéologique qui, remplaçant le discours économique, permettra à une société d'information de se développer ?

D'après ce qui vient d'être dit, il semble que l'on puisse au moins avancer que cette idéologie :

(1) se bâtira à partir des consommateurs contre un système productif aux modèles sclérosés ;

(2) reposera sur les valeurs de coopération élitiste du monde scientifique, qui fournit un modèle concret de construction d'un savoir collectif ; Internet, considéré comme l'investissement clé de la nouvelle économie, n'est rien d'autre qu'un réseau d'échanges d'informations entre professeurs, laboratoires de recherche, étudiants, etc. ; les marchands qui ont voulu l'exploiter avec leurs modèles d'affaires classiques sont aujourd'hui en faillite ;

(3) remplacera l'hédonisme libertaire par un libéralisme[26] d'accès (consommation et production) à toutes les informations et tous les savoirs, ce qui entraîne, d'une part, une économie de la gratuité marginale et, d'autre part, une remise en cause de la définition des entreprises à partir de leur propriété sur des informations privées ;

(4) reléguera l'espace marchand au rôle ancillaire[27] où le discours économique avait repoussé l'espace privé et l'espace politique.

 

Pour préparer une analyse prospective concernant la crise actuelle du discours économique, il conviendrait enfin de s'interroger sur le type de vérité sur quoi une telle idéologie pourrait désormais se fonder. Le temps des vérités révélées est sans doute révolu, encore que la montée des intégrismes[28] montre assez qu'une dérive en ce sens est toujours possible (même si leur incompatibilité avec le développement du savoir scientifique les condamne à long terme).

Le programme scientiste, tellement ridiculisé aujourd'hui, cherchait à fonder l'action collective sur la science ; ça n'était pas absurde mais c'était naïf. Les sciences ne fournissent pas des vérités éternelles mais seulement des modèles transitoires efficaces. L'action collective, pour obtenir l'adhésion, doit s'appuyer sur un discours qui se donne comme absolument vrai afin qu'un traitement symbolique collectif soit possible. Dans son sens péjoratif, le scientisme consiste d'ailleurs à laisser croire que la science fournit des vérités absolues, qui, alors, doivent être en accord avec le discours idéologique fondateur. Les conséquences de ce scientisme-là sont effectivement dévastatrices : que l'on songe au rôle qu'a joué en URSS la théorie de Lyssenko[29] sur la transmissibilité des caractères acquis.

Les sciences sont nombreuses qui pourraient relayer l'économie dans son rôle de soutien à un discours symbolique qui accompagnerait le développement d'une société de l'information et du savoir. L'éthologie, la sociologie, la sociobiologie, la psychologie ou les sciences cognitives, par exemple, ont à des titres divers la capacité de remplacer ou au moins d'épauler l'économie.

Eclairer ces avenirs possibles, c'est-à-dire faire une véritable prospective de la connaissance comme fondant l'action collective, devrait s'appuyer sur une épidémiologie des représentations[30], sur une sorte d'écologie des discours symboliques : sur quels critères sont-ils sélectionnés ? qu'est-ce qui explique la virulence de leur diffusion ? qu'est-ce, au juste, qui est sélectionné[31] ?

 



[1] ENST Paris, EGSH (Département Economie, Gestion, Sciences Sociales & Humaines), 46, rue Barrault - 75634 Paris Cedex 13. E-mail : michel.gensollen@enst.fr

[2] pour reprendre le vocabulaire de Dan Sperber dans Le Symbolisme en général (Hermann 1974).

[3] "La fable des abeilles ou les Fripons devenus honnêtes gens. Avec le commentaire, où l'on prouve que les vices des particuliers tendent à l'avantage du public".

[4] "An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations".

[5] Voir de Friedrich von Hayek : The Constitution of Liberty (Routledge, London, 1960) et surtout : Law, Legislation and Liberty : Volume 2 : The Mirage of Social Justice, (Routledge, London, 1976), pour la définition de la justice devant la loi, qui doit naturellement mener à des situations très inégales ex post. Voir également, de John Rawls : A Theory of Justice (The Belknap Press of Harvard University Press, 1971) pour la définition d'une justice définies avant les dotations initiales.

[6] C'est-à-dire, (1) tout équilibre concurrentiel est pareto-optimal et (2) toutes les allocations pareto-optimales peuvent être atteintes par une redistribution des dotations initiales.

[7] K. J. Arrow, Social Choice and Individual Values (New York: Wiley 1951).

[8] Technologies de l'information et de la communication.

[9] Voir les analyses consacrées aux gains de productivité induits par les TIC aux Etats-Unis : Gordon, Robert J (2000), “Does the New Economy Measure up to the Great Inventions of the Past?” Journal of Economic Perspectives, Fall 2000 ; Oliner, Stephen D. and Daniel E. Sichel (2000), “The Resurgence of Growth in the Late 1990s: Is Information Technology the Story?" Journal of Economic Perspectives, Fall 2000, pp. 3-22. ; Jorgenson, Dale W. and Kevin J. Stiroh (2000), “Raising the Speed Limit: U.S. Economic Growth in the Information Age” Brookings Papers on Economic Activity 1, pp. 125-235.

[10] voir le site http://www.real-options.com/ pour une description de la méthode.

[11] Selon le mot de Nicholas Negroponte dans Being Digital : "Most laws were conceived in and for a world of atoms, not bits. (..) National law has no place in cyberlaw."

[12] Voir L'Ethique protestante et l'esprit du Capitalisme (1905) de Max Weber.

[13] Coopération que les économistes constatent (voir, par exemple : Henrich J., Boyd R., Bowles S., Camerer C., Fehr E., Gintis H., McElreath R. [2001], "Cooperation, Reciprocity and Punishment in Fifteen Small-scale Societies ", Santa Fe Institute working papers) et déclarent "irrationnelle", c'est-à-dire, socialement construite.

[14] voir, par exemple : Bowles S., Gintis H. [2000], Social Capital and Community Governance, Santa Fe Institute working papers.

[15] Thorstein Veblen dans Theory of the Leisure Class (1899) écrit : "It is of course not to be overlooked that in a community where nearly all goods are private property the necessity of earning a livelihood is a powerful and ever present incentive for the poorer members of the community. The need of subsistence and of an increase of physical comfort may for a time be the dominant motive of acquisition for those classes who are habitually employed at manual labour, whose subsistence is on a precarious footing, who possess little and ordinarily accumulate little; but it will appear in the course of the discussion that even in the case of these impecunious classes the predominance of the motive of physical want is not so decided as has sometimes been assumed. On the other hand, so far as regards those members and classes of the community who are chiefly concerned in the accumulation of wealth, the incentive of subsistence or of physical comfort never plays a considerable part. Ownership began and grew into a human institution on grounds unrelated to the subsistence minimum. The dominant incentive was from the outset the invidious distinction attaching to wealth, and, save temporarily and by exception, no other motive has usurped the primacy at any later stage of the development."

[16] Dans l'Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques (1924), Marcel Mauss écrit : "Le motif de ces dons et de ces consommations forcenées, de ces pertes et de ces destructions folles de richesses, n'est, à aucun degré, surtout dans les sociétés à potlatch, désintéressé. Entre chefs et vassaux, entre vassaux et tenants, par ces dons, c'est la hiérarchie qui s'établit. Donner, c'est manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c'est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister)." Et sur les sociétés développées : "Ce sont nos sociétés d'Occident qui ont, très récemment, fait de l'homme un "animal économique". Mais nous ne sommes pas encore tous des êtres de ce genre. Dans nos masses et dans nos élites, la dépense pure et irrationnelle est de pratique courante ; elle est encore caractéristique des quelques fossiles de notre noblesse."

[17] La défense du luxe est un thème important du libéralisme naissant ; à l'article Luxe de son Dictionnaire philosophique, Voltaire écrit : "Que la république de Raguse et le canton de Zug fassent des lois somptuaires, ils ont raison, il faut que le pauvre ne dépense point au-delà de ses forces; mais j’ai lu quelque part : Sachez surtout que le luxe enrichit / Un grand État, s’il en perd un petit." Voltaire ajoute en note : "Les lois somptuaires sont par leur nature une violation du droit de propriété. Si dans un petit État il n’y a point une grande inégalité de fortune, il n’y aura pas de luxe: si cette inégalité y existe, le luxe en est le remède. Ce sont les lois somptuaires de Genève qui lui ont fait perdre la liberté."

[18] Il s'agit là d'un domaine où les économistes scientifiques ont fait des travaux intéressants et souvent mal reçus. Voir, par exemple : Tirole J., (1996), "A Theory of Collective Reputation (with Applications to the Persistence of Corruption and Firm Quality)", Review of Economic Studies, 63,p. 1-22. ou Laffont J.J., (1998), Competition, Information, and Development, Paper prepared for the Annual World Bank Conference on Development Economics, Washington, D.C., April 20–21, 1998.

[19] Voir le rapport "Stimuler la concurrence et l'innovation dans la société de l'information : Brevet ou droit sui generis : quelle protection convient-il d'envisager pour les logiciels et les autres inventions immatérielles ?" (2000) de Jean-Paul Smets-Solanes.

[20] voir, par exemple : Cohen S., DeLong B., Zysman J. [2000], Tools for Thought: What Is New and Different About the "E-conomy", brie, working paper.

[21] Dans leur ouvrage, Information Rules : A Strategic Guide to the Network Economy, (Harvard Business School Press, 1999), Shapiro et Varian font la liste des raisons pour lesquelles les marchés ne savent pas réguler les biens informationnels (lock in, switching costs, network externalities and positive feedback, the winner-take-all nature of network markets,…). Au lieu d'en tirer des conclusions en terme de welfare et des recommandations en terme de régulation, ils préfèrent donner des conseils stratégiques aux entreprises actives sur de tels marchés (how to win a standards war, versioning, product differentiation, cost leadership, first-mover advantage,...).

[22] Voir par exemple : Curien N., et al. (2000): "Forums de consommation sur Internet: un modèle évolutionniste", Revue Economique (2001).

[23] Voir, par exemple : Ghosh R.A. [1998], "Cooking pot markets : an economic model of the trade in free goods and services on the Internet", First Monday.

[24] Il est à ce sujet intéressant de comparer les business models des universités nord-américaines. D'une part le modèle classique de l'éditeur, représenté, par exemple, par l'University of Phoenix Online (http://onl.uophx.edu/info/) dont la première page annonce : "Now is the time : considering an advances degree ? Don't put it off any longer. When you apply by November 21st and begin your first class by November 20th, 2001, we'll waive your application fee and buy the books for your first class. A value up to $250!". D'autre part le projet du MIT d'Open Course Ware (http://web.mit.edu/ocw/), annoncé de la façon suivante : "The idea behind MIT OpenCourseWare (MIT OCW) is to make MIT course materials that are used in the teaching of almost all undergraduate and graduate subjects available on the web, free of charge, to any user anywhere in the world. MIT OCW will radically alter technology-enhanced education at MIT, and will serve as a model for university dissemination of knowledge in the Internet age. Such a venture will continue the tradition at MIT and in American higher education of open dissemination of educational materials, philosophy, and modes of thought, and will help lead to fundamental changes in the way colleges and universities engage the web as a vehicle for education. MIT OpenCourseWare will provide the content of, but is not a substitute for, an MIT education. The most fundamental cornerstone of the learning process at MIT is the interaction between faculty and students in the classroom, and amongst students themselves on campus."

[25] Voir le procès de Napster.

[26] Cette idéologie se lit déjà dans les écrits des utilisateurs d'Internet et des théoriciens du logiciel libre (par exemple : Raymond E. [1999], The Cathedral and the Bazaar. et Kelly K. [1996], "The Economics of Ideas", Wired.). Pour une présentation générale des discours sur Internet et sur la nouvelle économie, voir l'ouvrage de Patrice Flichy : L'imaginaire d'Internet (Editions de la Découverte, Paris, 2001.

[27] Bien sûr, les marchés seront toujours nécessaires pour certains biens et services ; de la même façon qu'aujourd'hui les relations personnelles et les réseaux sociaux existent, que les religions ont encore des adeptes et que le politique est régulièrement élu et fonctionne normalement ; simplement ces sphères n'ont que peu d'importance au moins si on les compare à l'espace marchand.

[28] comme, par exemple, l'extrême droite nord-américaine, qui fonde un discours ultra-libéral sur la Bible et défend des thèses pseudo-scientifiques comme le créationnisme.

[29] En URSS, la théorie de la transmissibilité des caractères acquis a été considérée comme vraie (et imposée comme telle par l'Etat) de 1939 à 1965.

[30] Voir sur ce sujet, par exemple : "Anthropology and psychology: towards an epidemiology of representations" Man 20, 1985, de Dan Sperber.

[31] Quels sont ces réplicateurs culturels ? voir l'hypothèse des "memes" de Richard Dawkins (The extended phenotype. Oxford University Press, 1982).